La Horde du Contrevent

La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio.

Remonter à la source du vent. Drôle d’idée. Drôle d’expérience.
Ce livre ne raconte pas seulement une histoire, mais il te propose de la vivre – tout bonnement. Tu te heurtes aux mots. Tu respires cette atmosphère chargée de sables, d’humidité, de chaleur.

Sept cents pages. Une longue marche à rebours. Une expédition menée d’ouest en est avec un seul objectif : atteindre l’extrême amont pour découvrir l’origine du vent.

Dès les premières pages, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’un roman comme les autres. Pour ne rien vous cacher, j’ai repris ce livre pour la troisième fois, tellement sa lecture était ardue, tellement le sens des phrases me manquait ou trop souvent à double sens. L’auteur semble s’être offert une grande liberté dans cette écriture. Il s’est surtout livré entièrement derrière chaque parole, chaque description, chaque paysage. C’est un texte entier, au sens accompli du terme. Brutal, sans réserve, dans un monde impitoyable. Il faut plonger les yeux fermés dans cette lecture à ciel ouvert sur un monde dystopique et futuriste. De la SF à la française, comme on aime. Pourquoi cette lecture ? Le besoin de lire les intournables du genre fantastique. Je m’y suis frotté. C’était long. C’était exigeant et ça m’a laissé des traces.

Le lecteur est projeté dans un univers dont il ignore presque tout. Les mots sont nouveaux, parfois déroutants. Les règles du monde ne sont jamais expliquées d’emblée, on les découvre ou on les devine page après page. On pourrait être tenté de lutter contre cette étrangeté. Peu à peu, la langue devient familière. Les néologismes cessent d’être des obstacles. Ils deviennent la respiration même du récit.

Puis vient la Horde. Vingt-trois femmes et hommes qui avancent ensemble depuis leur enfance. Chacun possède une fonction précise : aéromaître, pilier, scribe, traceur, oiselier-chasseur, soigneuse, artisan du métal et du bois… Mon coup de cœur pour l’éloquence de Caracole, le troubadour de la bande. Aucun n’est le héros unique de cette aventure. Le véritable héros est le groupe lui-même. Un sujet qui évoque la collectivité. À chaque étape, un nouvel obstacle surgit. À chaque chapitre, la Horde est obligée de se réinventer. Malgré la rudesse du monde, malgré la fatigue et les pertes, on s’attache profondément à ces personnages. On avance avec eux. On doute avec eux. On espère avec eux.

Et bien sûr, il y a le vent. Un vent omniprésent, sous différents aspects. Un vent qui façonne les paysages, impose ses lois, met les corps à l’épreuve. Un vent qui possède neuf formes, presque neuf personnalités. Cet élément naturel m’a semblé aussi vivant que les personnages. Sur les plages crétoises pendant mes vacances où j’ai achevé la lecture de ce roman, le vent soufflait lui aussi presque chaque jour. Impossible de ne pas lever les yeux de temps en temps pour observer les vagues, écouter les rafales, sentir le sable voler. Le roman semblait quitter les pages pour dialoguer avec le paysage réel. Une étrange impression de vivre, quelques instants, entre deux mondes. Troublant.

Au fil des pages, une autre idée m’a particulièrement interpellé : celle du Vif. Plus qu’une simple énergie, il évoque cet élan intérieur qui met chaque être en mouvement, un souffle vital qui prend une forme singulière chez chacun. Alain Damasio décrit ce principe comme quelque chose qui se cristallise dans la matière, au croisement de notre personnalité, de notre histoire et de notre manière d’habiter le monde. Le Vif se manifeste aussi dans un jeu de miroirs, de doubles, de forces qui s’opposent autant qu’elles se complètent. Cette vision a trouvé chez moi une résonance particulière. Non parce qu’elle rejoint exactement celle des Préternaturels, mais parce qu’elle dialogue avec certains thèmes qui traversent ma saga : la part invisible qui anime chaque être, le souffle qui précède la matière, les correspondances entre les individus, les effets de miroir, la gémellité, les oppositions qui ne s’annulent pas mais se révèlent mutuellement. Ce sont des chemins différents, mais ils interrogent une même question : qu’est-ce qui fait de chacun de nous un être unique, tout en nous reliant profondément aux autres ?

Cette lecture m’a aussi interrogé sur mon propre travail d’écrivain. Depuis plusieurs années, je construis l’univers des Préternaturels: je dessine des cartes, j’élabore des chronologies, je crée des symboles, des croyances, des lieux, des personnages dont certains n’apparaîtront peut-être qu’un instant. Ce travail reste souvent invisible pour le lecteur, pourtant il est indispensable. Un monde imaginaire ne tient pas seulement grâce à une bonne intrigue mais aussi par sa cohérence.

C’est sans doute ce que j’admire chez Alain Damasio car derrière l’inventivité de la langue se cache une architecture impressionnante. Chaque mot, chaque fonction, chaque détail semble avoir sa raison d’être. Aucun élément ne paraît gratuit. Tous participent à un imaginaire qui se laisse découvrir.

Pour prolonger cette immersion, je recommande également la bande originale composée par Arno Alyvan. Elle accompagne admirablement cette traversée. Et pour celles et ceux qui souhaiteraient donner un visage à cet univers foisonnant, l’adaptation en bande dessinée réalisée par Éric Henninot constitue une très belle porte d’entrée.

Publié en 2004 aux éditions La Volte, La Horde du Contrevent s’est rapidement imposé comme l’un des romans majeurs de la littérature de l’imaginaire contemporaine. En 2006, il reçoit le Grand Prix de l’Imaginaire, l’une des distinctions les plus prestigieuses du genre. Alain Damasio est également un invité régulier de manifestations consacrées aux littératures de l’imaginaire, parmi lesquelles les Utopiales à Nantes et le festival Étonnants Voyageurs à Saint-Malo, deux rendez-vous incontournables pour les passionnés du genre.

Je referme La Horde du Contrevent avec davantage de questions que de réponses et c’est sans doute le signe des romans qui comptent. Tout n’est pas expliqué, votre regard change et s’élargit. Je n’ai pas envie d’écrire comme Alain Damasio, j’ai envie de retourner dans mon propre univers avec encore plus d’exigence. Il m’a rappelé pourquoi j’écris.

Ce qui traverse.

Michel MATHIAS

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